Eugène Louis MÉZIER est né le 22/04/1877 à Saint-Ouen-de-Thouberville (27) [1] . Fils d’Eugène Victor et de Zoé Maria PLESSIS, il deviendra orphelin de père à l’âge de 2 ans et demi. Il a une petite soeur, Augustine. Leur mère ne se remariera pas, en tout cas pas avant que son fils soit adulte.

Il épousera Louise BRETON le 9 Mars 1901 à Elbeuf [2]. Ils auront 9 enfants entre 1901 et 1924. Eugène était maçon.

Mais c’est sa fiche matricule [3] qui nous en apprendra beaucoup plus sur lui.

En 1898, Eugène, qui habite déjà à Elbeuf (76), tire le mauvais numéro, et part au service militaire. Incorporé au 28ème régiment d’infanterie sous le matricule 1580, il sera dispensé en tant que « fils unique de veuve », mis en disponibilité en 1899 et recevra le certificat de bonne conduite. Jusque-là, tout va bien. Sa description physique est « moyenne », il est brun aux yeux foncés, et mesure 1m69. Seul signe particulier, il est tatoué aux deux bras.

Signalement sur sa fiche matricule [3]

Le 12 Août 1903, il est condamné à deux mois de prison avec sursis pour vol.

Parcours militaire, mobilisation et démobilisation

La loi du 21 Mars 1905 [4] instaure le service militaire universel, en supprimant le tirage au sort et les dispenses aÀ noter que cette loi interdit aussi aux militaires en activité de voter – serait-ce là l’origine de « La Grande Muette » ?. Son article 48 précise que les pères de familles nombreuses seront obligatoirement affectés à l’Armée Territoriale (4 enfants) ou sa réserve (6 enfants). En 1907, Eugène a 4 enfants, deux garçons et deux filles – il passe donc dans l’A.T., 4 ans plus tôt que prévu.

Et puis, la guerre éclate. Eugène est mobilisé. Il rejoint son régiment le 2 Août 1914. Il est alors père de 6 enfants, dont le petit dernier a presque un an, donc il est probablement déjà dans la réserve de l’armée territoriale (R.A.T), ce qui est confirmé par la mention de sa classe comme étant 1892, alors qu’il était normalement dans la classe 1898. Ça signifie principalement qu’il ne sera pas en première ligne, les soldats de la R.A.T étant souvent affectés à des travaux de type génie ou autres activités éloignées du front.

Quelques mois plus tard, le 15 Février 1915, une circulaire ministérielle informe les chefs de corps que les pères de 6 enfants seront renvoyés dans leurs foyers. Malgré mes recherches, je n’ai pas trouvé cette circulaire, mais on en trouve mention sur quelques sites et forums, et dans un article du journal Le Temps du 10 Mars 1915. Eugène est démobilisé le 10 Mars.

Violence conjugale

C’est là que les choses se gâtent. Eugène boit, beaucoup. En Avril, une dispute éclate, qui semble plus grave que d’habitude. Il bat son fils aîné, Robert, menace le reste des enfants, et menace sa femme de la tuer. Arrêté, il est condamné à deux mois de prison le 23 Juin 1915. J’ai demandé la condamnation à FranceGenWeb.

Le Journal de Rouen du 24 Juin 1915 [6]

Apparemment, les ennuis ne s’arrêtent pas là. Un an plus tard, Eugène est jugé par l’Armée comme ne remplissant pas les obligations d’un bon père de famille. Je suppose que celà rend caduque la raison même pour laquelle le Ministre des Armées avait démobilisé les pères de famille nombreuse. S’il ne peut assurer l’entretien de sa famille, alors il doit retourner au front. Il arrive au régiment le 1er Juillet 1916, et ne sera définitivement démobilisé qu’en Janvier 1919.

Fiche matricule de Eugène MÉZIER [3]

Épilogue

Après la guerre, Eugène et Louise auront trois enfants de plus. Malheureusement, ils perdront leur second fils, Maurice, dans un accident, en 1919.

En vertu de l’article 5 de la loi du 29 Avril 1921 [7], Eugène sera amnistié de tous ses crimes commis pendant (et apparemment, avant) la guerre, c’est-à-dire entre autres les deux condamnations portées sur sa fiche matricule.

En 1924, Eugène se suicidera par pendaison, après avoir disparu pendant près d’une semaine. Louise était alors enceinte de leur dernière fille, Denise, qui naîtra posthume trois mois après la mort de son père.

Le Journal de Rouen du 28 Avril 1924 [8]

Enfin, Louise recevra la médaille d’or de la famille française, en tant que mère de 8 enfants, en 1925 [9]. Elle élèvera ses enfants seule, avec l’aide de ses filles aînées.

Il est difficile de comprendre ce qu’était la vie d’une famille pauvre, au début du siècle. Encore plus difficile d’imaginer ce que les soldats de la Grande Guerre ont vécu, et ce dont ils ont été témoins. Mettre cette histoire au jour m’a rendue plus triste qu’autre chose.

Sources

  1. Acte de naissance de Eugène Louis MÉZIER, AD27, cote 8 Mi 5513 , vue 205[]
  2. Extrait de l’acte de mariage de Eugène MÉZIER et Louise BRETON, Archives Municipales d’Elbeuf, Classement personnel 99FRA_76231_001_19010309_001 / 0120[]
  3. Fiche matricule de Eugène Louis MÉZIER, AD76 , cote 1 R 3036[][][][]
  4. Loi du 21 Mars 1905, Gallica, Bulletin des lois de la République française[][]
  5. Le Temps du 10/03/1915, Gallica[]
  6. Le Journal de Rouen du 24/06/1915, AD76, cote JPL 3_252[]
  7. Loi du 29 Avril 1921 relative à l’amnistie, Bulletin des lois de la République française, Gallica[]
  8. Le Journal de Rouen du 28/04/1924, AD76, cote BMR 260_5[]
  9. Journal officiel de la République française du 29/01/1925, Gallica[]

Notes   [ + ]

a. À noter que cette loi interdit aussi aux militaires en activité de voter – serait-ce là l’origine de « La Grande Muette » ?

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